Comme dit dans la partie précédente consacrée à Michel Petrucciani, s’il y a bien un secteur qui ne peut pas souffrir du déclinisme ambiant, c’est bien le piano jazz contemporain français !
Il est tellement multiple qu’il est difficile de lui trouver un trait particulièrement commun. Comme tous le jazz actuel, fusion ou non, il voyage et se nourrit de toutes les cultures. Mais j’ignore pourquoi, le piano reste tout de même l’un des instruments les plus emblématiques de ce jazz français actuel.
Nous n’allons pas ici refaire l’histoire du jazz, ni rappeler d’une part que dès l’exposition universelle de 1900, la France est fascinée par cette “musique nègre” (arf…). Et que les deux guerres ont importé cet étrange son qui donnait réellement envie qu’on s’y intéresse. Nous ne reviendrons pas sur le fait que dans les pires moments pour les Noirs américains, la France combattait au contraire pour la transmission de leur musique – et de leur culture – en Europe, notamment (mais pas seulement) sous la plume de Boris Vian (voir Les Chroniques de jazz). Après-guerre, nombreux sont les musiciens Noirs à être venus en France en toute liberté, soit jouer, soit s’installer.
Miles Davis a joué à cette époque la fabuleuse musique du film Ascenseur pour l’Échafaud de Louis Malle avec des musiciens français. Il a toujours souligné son amour pour le pays, et pour Juliette Greco. Les festivals de Nice et de Juan les Pins étaient parmi les plus célèbres au monde, et Paris a été une place forte de résistance contre le conformisme WASP et pour l’ouverture d’esprit.
D’ailleurs, le bop a été le prétexte, en France, d’une guerre sans merci entre les ‘anciens’ (Panassié) et les ‘modernes’ (Delaunay). Cette guerre qui a passionné les auditeurs et contribué à faire connaître le jazz ! Parallèlement, le jazz manouche a toujours été une partie intégrante du patrimoine français, notamment (mais pas exclusivement) sous la guitare de Django Reinhardt.
Et puis Eddie Barclay a produit nombre de musiciens américains sous son label Blue Star. Il a favorisé énormément de rencontres et d’échanges (musicaux) de points de vue. Mieux, le fameux Jazz Magazine s’est vendu dès 1954 comme des petits pains. En musicologie universitaire, les Français se sont penchés parmi les premiers sur le jazz, notamment sous la plume d’André Hodeir (voir Hommes et problèmes de jazz).
Ainsi, Paris deviendra au fur et à mesure une place forte du jazz Noir. De grandes figures viendront s’y installer comme Bud Powell, Bill Coleman, Kenny Clarke ou Chet Baker. Et les musiciens français joueront avec eux, comme Martial Solal, René Urtreger, Pierre Michelot, Daniel Humair…
Outre Louis Malle, le cinéma français fera également beaucoup appel aux jazzmen américains. John Lewis pour Sait-on jamais ? de Roger Vadim, Gillespie ou Peterson pour Les Tricheurs de Michel Carné, Art Blakey pour Edouard Molinaro, ou même Thélonious Monk pour Les Liaisons dangereuses de Roger Vadim.
Le free jazz fera apparition à Paris en 1960. Mais à la fin de la décennie, c’est Magma qui apparaît et qui va renégocier le jazz mondial pendant les 50 années à venir. Un peu partout dans les années 70/80 vont essaimer de fameux clubs de jazz à Paris et en province, et autant de festivals importants, qui vont contribuer à drainer encore des courants, des rencontres, des émergences, à brasser des cultures. Des groupes français de fusion vont naître, l’un des plus connus étant Sixun. Des musiciens vont conquérir le jazz mondial, et ils sont nombreux, comme Jean-Luc Ponty, Didier Lockwood, Michel Petrucciani donc, mais encore Mino Cinelu, Bireli Lagrene, et bien d’autres.
Le jazz va s’institutionnaliser en France avec la création de l’Orchestre National de Jazz (ONJ), ainsi que l’enseignement avec un diplôme spécifique de conservatoire en 1987, ou le CIM.
Un concours international de piano, le concours Martial Solal, va entériner la prépondérance de l’instrument dans la culture jazzistique française (depuis 1989).
Nous allons donc ici constituer une petite collection de pianistes français incontournables, mais il y en a bien d’autres…